L’Essaillon
Séderon, en Drôme provençale
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 33
Une vie bien remplie
Article mis en ligne le 4 octobre 2013
Paru dans notre revue : novembre 2002
dernière modification le 13 décembre 2014
par BERNARD Guy
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Au dire des anciens, cet hiver 1927-1928 était particulièrement rigoureux à Séderon, lorsque débarqua de l’autobus de Buis-les-Baronnies, Mademoiselle Marthe BONNET.

Fraîchement émoulue de l’École Normale d’Institutrices de Valence cette jeune fille à peine âgée de 20 ans – originaire de la région de Montélimar – venait prendre possession d’un poste d’institutrice à Séderon où elle avait été nommée en date du 21 décembre 1927.

Après avoir effectué un remplacement à la rentrée précédente c’est donc à Séderon qu’elle accomplira toute sa carrière d’enseignante, cumulant par la suite les fonctions de Directrice de l’école primaire.

Ce sont donc plusieurs centaines de jeunes enfants qui se sont succédés sur les bancs de sa classe à la maison GUILINY d’abord puis au nouveau groupe scolaire – toujours en service aujourd’hui – inauguré en 1933.

Sous son autorité incontestable et incontestée Melle BONNET devenue Mme JOURDAN, a inculqué à tous ses écoliers les valeurs et les principes fondamentaux de notre société et leur a dispensé un enseignement de qualité, apanage de cette race d’instituteurs qui ont la foi pédagogique chevillée au corps.

A l’époque l’école de Séderon disposait de deux postes d’instituteurs ; chacun avait la charge de plusieurs cours, pour couvrir la scolarisation complète des enfants, dans des classes que l’on qualifierait de nos jours de surchargées.

Hormis cette activité professionnelle débordante sa vie de famille devait lui permettre de connaître les joies de la maternité et d’élever ses trois enfants de main de maître, tout comme ses élèves.

Si sa sévérité était avérée, elle savait aussi se montrer juste et maternelle maniant avec subtilité – pour régenter son petit monde – la carotte et le bâton. Pour ce qui est du bâton j’étais – à mon corps défendant – le fournisseur attitré de baguettes, rebuts de l’atelier de menuiserie paternel. Cette qualité ne m’apportait aucun privilège aussi en fils avisé du menuisier je les choisissais toujours très minces, en bois blanc et noueuses, ce qui fait qu’elles se brisaient net au moindre contact avec nos robustes échines. Sans être une adepte des châtiments corporels je pense qu’elle avait fait sienne la devise de LYAUTEY : « montrer sa force pour ne pas avoir à s’en servir ». Cependant, durant un cours, pour ramener à la réalité un rêveur ou celui qui martyrisait une mouche en l’amputant de ses ailes, rien de tel que de voir une baguette – même fragile – tournoyer au dessus de sa tête. Quant à la carotte, elle savait aussi consoler les gros chagrins de ses élèves et ne manquait jamais d’organiser dans son appartement une petite fête avec des friandises, à la moindre occasion.

En règle générale, il était préférable d’adopter avec elle un profil bas car dans sa classe les fortes têtes ne faisaient pas la Loi. Toutefois, lorsque je me remémore les quelques années passées sous sa férule pédagogique je pense que le masque de sévérité qu’elle affichait ostensiblement dans son comportement, cachait aussi beaucoup de tendresse.

Lorsque arrive l’heure de la retraite beaucoup se réjouissent de pouvoir échapper aux contingences professionnelles pour se livrer à des activités ludiques bien moins contraignantes, quand ce ne sont pas les délices du « farniente ».

Ce serait mal connaître Mme JOURDAN que d’imaginer pareille chose ; dans un premier temps elle reprend les activités de son mari – courtier en essences aromatiques – disparu prématurément, mais surtout elle est élue dans l’équipe municipale conduite par Jean CONSTANTIN et devient premier adjoint au Maire.

Cette fonction, importante en elle même, prend une signification particulière lorsque l’on sait que le Maire – magistrat du Parquet – exerce ses fonctions loin de Séderon. Dans ces circonstances spécifiques le rôle du premier Adjoint revêt un aspect primordial : au nom du Maire il est chargé de traiter et de régler bon nombre de problèmes qui se posent au quotidien, mais par ailleurs ses interventions demeurent délicates sachant que ses pouvoirs délégués sont forcément limités.

Durant les mandats successifs de cette équipe municipale Mme JOURDAN assumera cet exercice périlleux avec le tact, l’énergie et le brio que nous lui connaissions, en particulier pour la réalisation de la piscine dont elle fut la cheville ouvrière ; aujourd’hui encore cet équipement – pas mal décrié à l’époque – constitue la pierre angulaire du tourisme d’été dans le Pays de Séderon.

Après cette expérience municipale, une seconde opportunité de retraite s’offre à Mme JOURDAN, mais tout autant que la première elle la dédaignera. Elle n’a pas encore donné toute sa mesure et fonde avec quelques autres « le Club Espérance » qui rassemble les anciens de Séderon et des environs.

Il ne suffit pas de créer une association, encore faut-il l’animer, la faire vivre ; là encore son énergie et sa pugnacité seront déterminants pour organiser les activités, trouver un local, susciter des rencontres conviviales, jeux de société, discussions, débats, etc…

Le « CLUB » (à prononcer à la française) comme disent affectueusement ses membres, a maintenant pignon sur rue dans un local Municipal dont l’entrée se situe à la Rosière, à proximité de la chapelle Lacroze et il rayonne sur une partie du canton.

L’une des activités les plus appréciées du club était sans doute l’organisation de voyages collectifs dans laquelle Mme JOURDAN s’était impliquée totalement. Il y a quelques années elle m’avait raconté de quelle façon – après la fixation d’un itinéraire – elle prenait contact avec les hôtels et restaurants des villes étapes, lançant de véritables « appels d’offres » afin d’obtenir à prestations égales, le meilleur prix. Il en était de même avec les syndicats d’initiative et les offices du tourisme des régions traversées. Cette pratique très absorbante et difficile à mettre en œuvre s’avérait pourtant indispensable afin de proposer aux membres des participations financières d’un montant défiant toute concurrence. Ainsi beaucoup de personnes ont pu après une vie de labeur, faire des voyages d’agrément dans des conditions compatibles avec leurs moyens.

Et puis, peu a peu, insidieusement, le grand âge a pesé de plus en plus fort sur ses épaules. Alors avec beaucoup de sagesse elle a comme l’on dit « passé la main » à de jeunes retraités afin que ce club « rouage important de la vie associative Séderonnaise » continue de vivre et de prospérer.

Lorsque l’on évoque le triptyque de la vie active de Madame JOURDAN à Séderon :

  • la carrière d’enseignante,
  • l’action d’élue municipale,
  • l’animation d’une association d’anciens,

une constante apparaît : durant plus de 70 années elle a été au service des autres, à titre professionnel d’abord puis par un choix délibéré.

Tout cela n’est pas fortuit bien sûr et repose sur une éducation, une culture, un engagement politique où elle affichait des idées généreuses fondées sur le fait que l’intérêt général doit toujours prendre le pas sur les intérêts particuliers.

Pourtant cet altruisme n’a pas toujours été récompensé ; dans sa vie privée et familiale par son veuvage et la perte cruelle de son plus jeune fils puis de sa fille. Dans ces dures épreuves elle a fait face avec un courage admirable, sans pour autant modifier son comportement d’un iota.

Nul ne peut se targuer d’être parfait et elle n’a pas échappé non plus aux critiques que n’encourent jamais ceux dont la seule préoccupation se limite à leur propre bien être. Enfin pour quelques esprits chagrins elle avait aussi « mauvais caractère ». J’éprouve de la méfiance à l’égard des jugements de valeur car sans mettre en cause la bonne foi de leurs auteurs, ils sont souvent teintés de subjectivité. Je ne saurais par ailleurs souscrire à cette approche manichéenne, aussi me contenterais-je de penser que Mme JOURDAN avait surtout « du caractère » et une indépendance d’esprit, qualités à mes yeux essentielles dans cet univers de velléitaires et autres pusillanimes où nous vivons.

Comme pour d’autres avant vous et certainement après vous l’action désintéressée de toute une vie au service de vos concitoyens a quelquefois été payée d’ingratitude mais je ne doute pas un seul instant que la postérité consacrera la grande figure Séderonnaise que vous fûtes… Madame.

Guy BERNARD
A la fin de notre AG, le 9 août 1996, Madame Jourdan paye sa cotisation
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