L’Essaillon
Séderon, en Drôme provençale
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lou Trepoun 49
Le journal du Lilet (1)
Article mis en ligne le 19 décembre 2013
Paru dans notre revue : décembre 2010
dernière modification le 28 août 2015
par BERNARD Guy, BERNARD Marcel
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Son nom patronymique était MARCEL et son prénom Bernard, mais rares sont les Séderonnais qui aujourd’hui pourraient dire de qui il s’agissait ; par contre si vous parlez du LILET certains se souviennent encore du meunier de Saint Pierre, quartier situé aux confins de Séderon, Vers et Villefranche.

Son nom ainsi que les dates de sa naissance [1] et de sa mort ne figurent pas sur la tombe du cimetière de Séderon. En effet décédé sans descendance au milieu des années 40, nul n’a jugé opportun de lui faire graver une épitaphe.

J’ai fait sa connaissance dans les premières années de la dernière guerre alors qu’âgé de 12 à 13 ans j’accompagnais ma mère à notre jardin, jouxtant le canal de sortie du moulin, pour chasser les doryphores qui dévastaient notre plantation de pommes de terre.
Nous étions bien reçus chez le Lilet de St Pierre car ma mère lui rendait les menus services dont peut avoir besoin un homme âgé et solitaire : cuisine et ravaudage du linge qu’il fallait rapiécer sans cesse en ces temps de pénurie.
Malgré ses bonnes dispositions à notre égard l’homme m’inspirait une espèce de crainte sans doute était-ce son aspect rébarbatif et un peu négligé de vieillard vivant seul depuis son veuvage - une douzaine d’années auparavant - ainsi que sa démarche mécanique et saccadée consécutive au port d’une prothèse des membres inférieurs.
Sa façon d’appréhender les événements - et la réaction qu’ils suscitaient chez lui - était souvent brutale et inattendue. Un jour très en colère il apostropha ma mère en disant
« Alors tu as vu le sale tour que vient de nous jouer ce sacré Léopold ? »
Devant le regard interrogateur de celle-ci se demandant de quel Léopold il s’agissait et de quel sale tour il était l’auteur, il lui montra le journal qu’il venait de recevoir, à la première page duquel s’étalait sur cinq colonnes :

« SUR ORDRE DU ROI LÉOPOLD III , L’ARMÉE BELGE DÉPOSE LES ARMES ... » C’était le 28 Mai 1940.

Il y avait aussi l’univers dans lequel il vivait. L’écluse tout d’abord, cette réserve d’eau permettant au moulin de tourner durant quelques heures. Elle me fascinait, m’attirait et m’effrayait tout à la fois. De même après avoir fait tourner le moulin - par des conduites forcées - l’eau jaillissait en sifflant d’une voûte située sous le bâtiment, pour rejoindre par le canal de sortie le ruisseau voisin. Les regards furtifs que je jetais sur cet endroit sombre, mystérieux et humide, n’étaient pas très rassurés.

Le moulin lui-même avec ses meules, presses, broyeurs, appareils bizarres et rouages de bois en tous genres sortis d’un autre âge, émettaient en tournant des craquements sinistres. Il donnait l’impression d’ordre et de netteté malgré la poussière ambiante qui recouvrait tout d’une mince pellicule. L’appartement par contre était un véritable capharnaüm dans lequel il était seul capable de se mouvoir et de retrouver ce qu’il cherchait.
Pour compléter le portrait du personnage il est nécessaire de préciser qu’il était aussi grand invalide de la guerre 14-18. Gravement atteint aux membres inférieurs il portait des chaussures orthopédiques et un appareillage lourd lui maintenait les jambes dans un carcan d’acier et de cuir. Bénéficiaire d’une pension de guerre il était également titulaire de la Médaille Militaire, avec traitement. Il faut savoir que cette distinction militaire était attribuée :

  • aux seuls officiers généraux ayant commandé en chef, victorieusement, devant l’ennemi c’était alors la distinction suprême
  • aux sous-officiers de carrière pour consacrer un minimum de 15 années de bons et loyaux services
  • aux hommes de troupe - le plus souvent à titre posthume - pour récompenser une conduite exceptionnelle ou un acte de bravoure au feu ; le traitement - 220 franc par semestre - marquait bien le caractère imprescriptible de la reconnaissance de la Nation à l’égard de ces hommes.

Profondément ancrée dans ma mémoire je conserve de cet homme et de son environnement une image hors du commun, étrange, mystérieuse, auréolée de gloire. En l’évoquant j’éprouve encore aujourd’hui une impression troublante.
Comme la plupart de ses contemporains ce brave Lilet aurait pu - dans son microcosme - naître, vivre, travailler, aller à la guerre à l’occasion et mourir, tout cela dans l’anonymat le plus complet, ce qui fait qu’aujourd’hui - disparu sans descendance - il aurait sombré dans l’oubli le plus total.
Mais ce bel ordre établi a été perturbé par deux événements survenus à 70 ans d’intervalle

  • tout d’abord notre meunier paysan invalide de guerre, avait des talents d’épistolier. Ce qui, hormis une correspondance suivie, l’avait amené à confier aux pages d’un Agenda tout ce qu’il faisait quotidiennement, du jour de l’An jusqu’à la saint Sylvestre.
  • ensuite, Paul Jullien, détenteur de l’Agenda 1923, avait pris le parti, plutôt que de le laisser dormir dans un tiroir, de le communiquer à l’Essaillon, lui permettant ainsi de disposer d’un document révélateur des mode, style, et cadre de vie de nos anciens, à une période historiquement récente mais combien lointaine déjà dans nos mémoires.

Par son geste Paul nous a permis de prendre connaissance de us et coutumes d’une époque qui touche à nos racines et par là même s’intègre à notre Patrimoine.
Nul doute qu’un tel document aurait fait le bonheur d’un étudiant en ethnologie en quête d’un sujet de Thèse, mais l’Essaillon a choisi de lui donner une audience plus large en le mettant à la disposition non seulement de ses adhérents mais également de tous ceux qui fréquentent les bibliothèques où nous envoyons nos bulletins.
Pour ce faire nous avons pris le parti de réaliser cette diffusion en conservant la forme originale du document. Sa "dactylographie" lui aurait fait perdre son authenticité, son caractère et beaucoup de sa saveur.
L’agenda de MARCEL Bernard dit LE LILET est tel qu’il a été écrit par son auteur du 1er Janvier jusqu’au 2 décembre 1923, juste avant de convoler en justes noces avec Mademoiselle Gabrielle GABRIEL de LABORIE.
A partir de ce jour là il n’a plus rien écrit.

Vous allez donc lire les pages de l’Agenda 1923 au fil des bulletins mais certaines données doivent au préalable être explicitées
Tout d’abord les prix indiqués sont, bien sûr, ceux de 1923. La comparaison avec les prix actuels est possible en se référant aux tableaux édités chaque année par l’INSEE. Mais les prix en francs pratiqués en 1923 doivent être comparés avec les revenus de l’époque. Par exemple un journalier percevait 7 francs par jour.
Il faut noter aussi la considération qu’il avait pour ses animaux et son outil de travail, placés sur le même pied d’égalité que lui. Il disait :Aujourd’hui, j’ai balayé ma cuisine et nettoyé la porcherie. Ou encore : J’ai fait moudre du grain (sous-entendu par le moulin) et non pas : J’ai moulu du grain.
Le moulin était l’objet de tous ses soins, surtout la prise et le canal d’amenée d’eau jusqu’à l’écluse, seule force motrice dont il disposait pour le faire tourner. Presque journellement il se rendait à la prise d’eau pour réparer les dégâts faits au barrage par la Méouge ou pour « curer » quelques mètres de canal.
Sans discrimination il s’approvisionnait chez tous les commerçants du village et même chez son concurrent en meunerie qu’il dénommait « le moulin du haut » qui lui fournissait du gros son rouge pour ses poules.Autrement dit, il était parfaitement sociable et intégré à la communauté villageoise.
Cependant s’agissant de la commercialisation de ses propres produits : épeautre, pois chiche, lentilles, haricots, bourelette [2], légumes, volailles et surtout œufs, il avait établi ses propres règles qui ne découlaient pas forcément de l’orthodoxie de la loi de l’offre et de la demande. Notre meunier, philosophe sans le savoir, avait mis au point un système de formation des prix pouvant se résumer ainsi : CHACUN PAIERA SELON SES MOYENS. De cette façon le prix de la douzaine d’œufs ou des légumes secs - hormis les fluctuations saisonnières - était différent suivant la position sociale de l’acheteur ; le notable payant plus cher, bien sûr, que le petit fonctionnaire !
N’était-ce pas avant la lettre, une forme d’action sociale ?
Autre caractéristique qui n’était sans doute pas propre à notre personnage : la marche à pied. Malgré son handicap de mutilé des membres inférieurs il venait au village - ce qui représente environ 3 km aller retour - plusieurs fois par semaine et souvent deux fois par jour, à pied bien sûr, poussant parfois une brouette lorsqu’il avait des objets lourds à transporter.Au nom de l’amitié et du plaisir n’allait-il pas de temps à autre faire une petite visite à son compère Adolphe Bordel au « Gros Noyer » au-delà du pont de Méouge, sur la route de Lachau ?
J’espère que le lecteur découvrira l’Agenda 1923, avec plaisir. Il ne faut pas se contenter de lire, mais aussi de vivre l’événement en imaginant l’auteur en train

  • de couper les roseaux au bord de l’écluse avec un « tranchet » pour consolider la prise d’eau ou « apailler » les cochons.
  • de « curer » quelques mètres de canal, équipé de cuissardes lui remontant jusqu’à la poitrine.
  • de ramasser des cailloux dans ses champs pour boucher les ornières du chemin d’accès au moulin
  • de se rendre au village, de sa démarche d’invalide, musette dans le dos et panier sous le bras.
  • de tenter d’imaginer les gendarmes Coutton et Fregières, grands consommateurs d’œufs de Saint Pierre devant l’Éternel.
  • de redécouvrir nombre de personnes, affublées de leur surnom, ce qui à l’époque était courant.

Je n’ai plus en mémoire le nom de ce personnage qui disait : « tout homme digne de ce nom doit laisser sur terre une trace de son passage ». Pour notre meunier, c’est je crois chose faite car il laisse à la postérité une trace indélébile.
En retour ne serait-il pas juste que soit déposée une plaque sur sa tombe à côté de celle de son épouse Gabrielle née GABRIEL décédée tragiquement [3] le 24 juillet 1928 à l’âge de 36 ans.

Guy BERNARD

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Agenda du Lilet - 1923

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— Lundi 1er JANVIER. Le matin : Je fais moudre 4 kg de blé et autant de maïs pour mes poules et mon cochon. Le soir : A Séderon pour aller pour 5 F de pois chiches pour donner à mon cochon. Je les prends chez Louis Moullet. Je fais faire un certificat au Secrétaire de Mairie pour partir pour Valence demain. Il me remet mon mandat de la Médaille Militaire du 2° semestre le 22 Ensuite : je prend pour 3 F 90 c de gros son et 1 F 60 c de pain chez Espieu et j’apporte un hachoir à viande de Chez Constantin que je ne lui paye pas. A la veillée : Je fais 6 lettres dont A M. Mathé rue Championnet 231 à Paris (18°), A Cérès 55 boulev. des Brotteaux à Lyon A Gaufrès Jezouin Vergèze (Gard) A Lyon Gendarme Lumière (Vaucluse) A Torgues à Izieux (Loire) et A Lucien Gouchan à La Grive (Isère). — Recettes : Néant. Dépenses : 10 F 50 — Jeudi 4 JANVIER. Le matin : Je repars d’

Orange vers 5 h 40 et

arrive au Buis à 9 h.

Ensuite j’arrive ici à

midi. Je paye de

nouveau 6 F de place à l’

autobus et je prend un verre

à St Auban-sur-l’Ouvèze avec

Deméans de Laborel.

Le soir : Je me repose

puis : A la veillée : je vais

au Gros-Noyer pour voir

Bordel Adolphe qui 

est venu me soigner mon

bétail durant mes

2 jours d’absence. 

— Recette : Néant

Dépenses : 7 F 

— Vendredi 5 JANVIER. Le matin : A Séderon

pour aller voir Bernard

bourrelier pour qu’il 

vienne demain pour tuer

le cochon. Je prend 6

assiettes plates (5 F) 5 jolis

verres de 1 F pièce et pour

1 F de sel et poivre le tout

chez C. Jarjayes qui me

remet 7 F 50 me revenant

de la part de la fabrication du

cidre de Jules Aumage.

Je prends pour 4 F 50 c

de pain long chez Louis

Moullet.

Le soir, A la veillée : Je

retourne à Séderon pour

aller chercher une livre de

pâtes pour la soupe 1 F 20,

100 g de café 1 F 10 et pour 

1 F 30 de biscuits puis je

prends 1 litre de pétrole 1F 35

chez Constantin et j’y paye

le hachoir à viande 40 F 

— Recettes : 9 F

Dépenses : 60 F 35 c — Samedi 6 JANVIER. Le matin : Bordel Adolphe

et Bernard bourrelier 

étant arrivés : Nous

avons le cochon

vers les 11 heures. C’est

Alphonse le domestique

de Miellou qui fait

le boucher et qui est très

au courant pour ce métier.

Le soir : Bernard me

paye son quart de

23 kg 5 s’élevant à

11 h 50 et à la veillée

la femme de Bordel

vient pour nous aider

à faire les boudins. 

— Recette : 117 F 50 c 

— Dimanche 7 JANVIER. Le matin : A Préverdian

pour aller voir si je

pouvais acheter 2

petits porcelets à

Jouve Alphonse

Le soir : Nous faisons

les saucisses avec

Bordel Adolphe et

Paul Lombard m’aide

un peu vers la fin. — Lundi 8 JANVIER. Dans le cours de la 

journée : je cure l’

entrée du canal de

la martellière à la prise

d’eau sur une longueur

de 40 mètres. 

— Mardi 9 JANVIER. 

Le matin : je vais chez A.

Jouve à Préverdian pour

aller chercher deux

pourceaux dont le mâle

pesant 22 kg et le femelle

19 kg pour le prix de

cent-trente-cinq francs la

pièce c’est la fille de Joseph

Bruis qui me les apporte

jusqu’ici. 

Le soir : je vais à la

prise d’eau pour

extraire des rochers

et refaire la moitié du barrage. — Mercredi 10 JANVIER.

Le matin : je fais

moudre 90 kilos de

blé pour Jean Emile

Le soir : A la prise

d’eau pour finir

de refaire le

barrage avec des

rochers et du gravier. 

— Jeudi 11 JANVIER.

Le matin : Repos étant

fatigué de ces 2 derniers

jours. 

Le soir : Je fais 80 litres

de cidre pour Jean 

Emile qui me paye

12 F dont 6 F de ma

part. 

A la veillée : J’écris 2

lettres dont une à

Torgues Joannès rue

Germain Morel n° 16

à Saint-Chamond (Loire)

et l’autre à Paul

Gaufrès Jezouin à

Vergèze (Gard) 

— Recette : 6 F Couverture Page de garde — Mardi 2 JANVIER. Le matin : A Séderon pour porter les 6 lettres que j’ai fait hier soir et expedier u mandat poste de 296 F 40 à Mathé directeur de la fabrique de literie 231 rue Championnet Paris (18°) et acheter une chemise et un col chez Richaud le tout 17 F. Le soir : A 2 heures, je prend l’autobus su Buis 6 F de place Au Buis : je paye 11 F 80 c pour mon billet d’aller et retour en 1re classe pour Valence A 8 heures : J’arrive chez mes cousins à Orange ou je couche. — Recettes : néant

Dépenses : 331 F 70 cent. 

— Mercredi 3 JANVIER. Le matin : A 8 heures 45 m

Je part par train express

et j’arrive à Valence à 10 h

30 m. je me fais raser (50 c)

puis je me rend au Sous

centre d’appareillage

ou on me prend mesure de

mon soutien orthopédique

et on me règle mes frais de

déplacement (41 F 50 c)

Puis je vais diner à l’hôtel

d’Angleterre où on me fait

payer 9 F ensuite je me

rend à la gare pour repartir à 2 h 15 par

l’express et j’arrive

à Orange à 4 heures.

Je couche de nouveau

chez mes cousins. — Recettes : 41 F 50

Dépenses : 10 F 10 c
Notes :

[1né à Vers le 10 juin 1879 (nous avons la copie de son acte de naissance)

[2farine de pois-chiche

[3tombée dans un silo à betteraves

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