L’Essaillon
Séderon, en Drôme provençale
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Lucien Samuel, maire d’Izon-La-Bruisse de 1937 à 2001
Article mis en ligne le 1er août 2016
Paru dans notre revue : juin 2013
dernière modification le 2 août 2016
par GROS François
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Grâce à quelques articles de la presse régionale, agrémentés de photos issues de ma collection familiale, voici un hommage à la mémoire d’un personnage emblématique de la vie de notre région - et à la commune d’Izon.

 1 : Reportage publié dans l’hebdomadaire Peuple Libre (n° du 29 octobre 1992)

Honnêtement, connaissez-vous Izon-la-Bruisse ?
Située dans le canton de Séderon, cette petite combe accidentée, suspendue à 1100 m d’altitude entre Laborel et Eygalayes, ne se laisse pas facilement découvrir. Il faut faire la démarche !
Passé le col St-Jean, le goudron se fait hésitant et le tracé vagabonde jusqu’au débouché du quartier Ponchille : de superbes pointements calcaires – dont le « Rocher du village » - dominent prés, lavande et pierriers sur lesquels veillent une poignée de fermes bien dispersées. Brebis et chèvres s’affairent parmi les genêts et les hêtres aux premières couleurs d’automne, sous la garde d’Albert, le berger aux enjambées solides.
Bien sûr, on a vite fait le tour de la population izonaise qui, avec 6 habitants permanents, compte parmi les communes les moins fournies de l’hexagone…
Il n’en a pas toujours été ainsi, et M. Lucien Samuel, le maire, se souvient de l’époque où, au début du siècle, « on était une bonne trentaine » : depuis 84 ans, il a vu le pays se vider des 3/4 de ses foyers : « s’il fallait vous mener dans toutes les ruines qu’il y a aux alentours, ça prendrait la journée ! ».
Et quand on remonte le temps un peu plus avant, on retrouve les époques où nos montagnes étaient pleines : 204 habitants en 1700, dit-on.
Faire fonctionner une municipalité avec aussi peu d’administrés ( et alors que la loi impose un minimum de 9 élus ! ) pose évidemment quelques difficultés. La liste électorale comporte 11 noms, grâce à ceux qui continuent à voter « là-haut », ce qui vaut parfois à M. le maire des félicitations officielles pour le suivi des scrutins : les 100% de votants ne sont pas rares !
Pour compléter la dernière équipe municipale, il fallut faire entrer 2 « voisins » ayant des propriétés sur Izon. Las ! Après un décès l’effectif tomba à 8, nombre que l’administration, dûment consultée, estima acceptable. Depuis cette petite municipalité des hautes terres, quasiment auto-proclamée, se réunit deux ou trois fois l’an pour gérer son patrimoine avec un budget modeste : « que voulez-vous faire avec 300 000 F ? » constate M. le maire. Alors on se fait aider par l’Office National des Forêts ou le Conseil Général pour l’entretien des quelques kilomètres de routes, l’électrification…

Les hautes terres

Dans ce pays d’altitude, de pentes et d’herbe, on a rarement eu un large éventail de possibilités économiques. L’élevage ( surtout du mouton ) et la lavande ont été et restent les principaux moyens de subsistance : « les paysans d’ici n’ont jamais été des seigneurs…il fallait accepter beaucoup de privations pour vivre dans ce pays…mais comment aller ailleurs quand on est 6 de famille ? » se souvient Lucien Samuel qui évoque le temps où il lui fallait faire boire ses chevaux 2 kilomètres en contre-bas, tous les jours.
Les Izonais se souviennent du grand isolement dans lequel ils ont vécu. Descendre à Eygalayes pour joindre Séderon ou Laragne se faisait « par de vieux chemins tout pierreux » que l’on coupait par des sentiers herbeux. Le goudron n’est arrivé qu’en 1957 ! Alors, en prévision des longs hivers ( parfois un mètre de neige ), on faisait des réserves, tant pour les familles que pour les bêtes, et on cuisait dans les fours de gros pains consistants. Les corvées d’eau se prolongèrent jusqu’en 1970, date de la mise en route du réservoir communal, accès à un confort jusque-là inconnu.
La dépopulation, bien sûr, ne date pas d’aujourd’hui : « les jeunes s’en vont, les vieillards meurent, et c’est comme ça que les pays s’anéantissent » constate avec un peu d’amertume M. le maire. De fait, l’école est fermée depuis au moins 70 ans, et la silhouette pathétique de l’ancien bâtiment de pierre, là-haut sur le « Rocher du village », témoigne d’une époque où l’on s’accommodait des pentes. Le cimetière, au pied de la falaise, ne se manifeste plus que par des vestiges de porte rouillée ; murs et tombes sont retournés à la nature originelle aux fortes effluves de thym. Le dernier enterrement remonterait aux environs de 1905 : « on part avant, vers Eygalayes, Laragne… ».
La rudesse du pays, les difficultés de communications, ont peut-être fourni aux « maquis du Ventoux », lors de la dernière guerre, une sécurité trompeuse. On évoque encore avec émotion les brutalités des opérations de ratissage qui aboutirent à l’exécution de 37 jeunes résistants du Nord de la France arrêtés dans leurs refuges d’Izon-la-Bruisse le 22 février 44. Un monument, au pied du Col St-Jean, rappelle ces souffrances ; la destruction de la chapelle et de la mairie-école, par contre, privèrent le petit village d’une partie de sa mémoire, et notamment de ses archives.

Demain ?

Izon ne se repeuplera sans doute jamais : « pour vivre ici, il faut y être né ! ». Bien sûr, l’été voit passer quelques petits groupes de vacanciers à pied, à cheval ou en voiture, mais faire produire ce sol abrupt est une autre paire de manches : « un paysan, il lui faut dix fois, vingt fois plus de terres qu’avant ! ».
La lavande s’est maintenue, les moutons n’ont un sursis que grâce aux « primes », les chèvres de Sylvain Etienne tentent leur chance... Tout le ( petit ) monde reste bien conscient que, comme les champs en 1875 (*), la tendance est à la descente, vers la vallée de la Méouge que l’on aperçoit derrière la crête de la Bruisse…
En attendant, la petite communauté tient bon : le facteur monte quotidiennement les menues commissions – « il est précieux, cet homme » - Séderon n’est pas trop loin et offre les services minimums, la broussaille gagne lentement mais le berger la combat de son mieux. Une nature âpre mais encore marquée par l’homme, une lumière incomparable, une route tortueuse où chacun voit passer l’autre, un espace de liberté pour les animaux, Izon apparaît comme un modeste résumé de l’aventure des montagnes du Midi.
Le retour au pays ? « Il faudrait vivre comme avant… comme les gens veulent vivre aujourd’hui, c’est plus possible ! » constate Lucien Samuel, lucide. Pensez : quand on est maire de sa commune depuis… 1937, on a vu le monde tourner en ayant tout loisir de le comprendre.
« C’est un pays dur, oui, mais je l’aime ». M. le maire d’Izon-la-Bruisse ne lâchera pas sa terre.

(*) L’appel de la vallée…
On dit que, vers 1875, les pentes d’Izon s’ouvrirent et se mirent à descendre du côté des Granges- Basses, vers le Sud. Oh, pas de ces cataclysmes qui anéantissent des familles en un éclair, non : un glissement lent, progressif mais irrésistible des landes et des champs sur plusieurs centaines de mètres de large.
On dit que, pendant ces quatre journées de bouleversement, les familles menacées en contre-bas grimpèrent sue les hauteurs avec leurs buffets et leurs lits à rouleaux déménagés en hâte ; et qu’elles restèrent à suivre avec angoisse la fuite inexorable et silencieuse de leurs pauvres terres.
On dit aussi qu’une ferme fut lentement engloutie mais que, 3 jours après, on entendait encore le coq chanter ! Ou qu’une énorme jarre d’huile de noix – cent litres ! – fut mise à l’abri avec mille précautions dans les premières heures de l’événement…pour être malencontreusement cassée lors de sa réinstallation.
On dit même que trois noyers profitèrent de l’inattention pour changer de territoire, et donc de propriétaire, sans autre traumatisme : ils produisirent pendant encore de longues années, tout le monde vous le dira !


Fin de l’article de Peuple Libre, signé P. MICHALON

 2 : Quelques années plus tôt !

1959, avec cheval et charrette
1960, avec tracteur et remorque

 3 : article du Dauphiné Libéré – 5 juillet 1998

 4 : 14 juillet 1999 – remise de la Médaille des Anciens Combattants

De gauche à droite : MM. Emile Viltié, Lucien Samuel - Mmes Estellon, X, -

M. G. André, Président Départemental des Anciens Combattants

 5 : article paru dans le Dauphiné Libéré en mars 2001

Il faut juste parler un peu fort, seul outrage « criard » de l’âge sur Lucien Samuel. Mais ne lui parlez pas comme à un papy gâteux, car même à 93 ans, M. Samuel étonne par sa clairvoyance et la finesse de son attitude.
Lucien Samuel a été élu conseiller municipal de Izon-la-Bruisse en 1933. Il en fut élu maire en 1937. Dimanche il terminera un mandat long de 64 ans comme premier magistrat d’un village qui compte aujourd’hui 6 habitants permanents, et 15 inscrits sur la liste électorale. Une décision mûrie depuis de long mois, sans amertume, avec le seul souci de passer la main à un plus jeune. Initialement, ce devait être son fidèle adjoint, Sylvain Etienne qui aurait dû être élu maire après les élections de dimanche. Mais M. Etienne est décédé il y a quelques mois à l’âge de 56 ans, causant une certaine incertitude dans l’esprit de M. Samuel pour la préparation de sa succession. Finalement le maire sortant fait campagne pour Michel Vincent, le facteur de Séderon ( à 10 kms ), mais enfant du pays, « il est né à Izon » souligne Lucien Bertrand.
Du haut de ses 93 ans, il est le doyen des maires de France. L’Association des maires de France avait dressé il y a quelque temps une liste des maires les plus âgés. Lucien Samuel y figurait en troisième position. Mais ses deux aînés sont décédés à quelques mois d’intervalle, dont l’un à 95 ans, dans le courant de l’année dernière. Doyen des maires de France, un « titre » dont Lucien Samuel ne tire aucune gloriole ou fierté particulière, plus préoccupé par les menus travaux à exécuter mais qu’il ne peut plus réaliser lui-même.
Deux mariages en 20 ans
Car à Izon, quand il y avait un muret à refaire, c’était le maire et son adjoint qui prenaient la truelle. « Mais maintenant, c’est difficile de trouver quelqu’un de motivé » remarque Lucien Samuel. Et même pour remplir la liste électorale, ce n’est pas évident pour trouver des candidats. Il faut dire qu’il y a plus de siège dans le conseil municipal ( 9 ) que d’habitants permanent. Alors ce sont les résidents secondaires, inscrits sur la liste électorale, qui complètent le conseil municipal. Bien souvent Lucien Samuel n’est plus que le seul résident sur sa commune, grande par la taille ( près de 1500 hectares ). Une superficie qui permet à la commune de bénéficier d’une dotation de fonctionnement ( dotation de l’Etat pour toutes les communes en fonction de multiples critères, dont la superficie ) presque démesurée pour un village comme Izon. « le budget du village est d’environ 200 000 francs » indique Lucien Samuel. Quasiment autant que le village voisin, Eygalayes, qui compte lui 70 habitants, village désormais célèbre avec l’initiative « La place aux femmes ». « Cette action du maire d’Eygalayes, ça fait connaître le pays et puis il a pas mal arrangé la place du village, c’est bien » apprécie Lucien Samuel. Toutefois ne demandez pas trop de détail sur les affaires courantes du village à M. Samuel.Il laisse cette tâche en toute confiance à sa secrétaire de mairie, Mme Mathieu, qui intervient également sur les communes d’Aulan, Villefranche, Vers-sur-Méouge, Mévouillon.
Il rappelle néanmoins l’aboutissement d’un chantier de l’année dernière, le crépissage de la façade de la mairie, la plus grosse dépense de l’année (21 000 F.). Parmi les moments forts de ses 64 ans de mandat, Lucien Samuel cite spontanément la restauration de la mairie en 1944, ou bien l’ouverture de la route vers le col Saint-Jean. « C’était en 1958, et avant il n’y avait que des chemins à Izon. Et pour aller de l’autre côté du col, il fallait redescendre sur Eygalayes, passer devant le cimetière des Résistants et remonter ». Ainsi le goudron faisait son apparition à Izon qui compte aujourd’hui un réseau de 10 km de route et chemin à entretenir. Autre souvenir marquant, l’arrivée du téléphone, il y a environ 35 ans, et le premier poste fut pour la mairie. « Mais « ils » m’avaient mis une cabine en face de la mairie, un poste public. Alors quand quelqu’un appelait la mairie, je devais aller dehors pour répondre ! ».
Et en bon officier d’Etat-civil, le maire a procédé aux mariages « le dernier, c’était … un 29 juillet, il y a une dizaine d’années. Le précédent c’était en août 1961, un couple qui s’était installé à Izon trois ans auparavant ».
Et au rayon des tristes souvenirs, il y a bien sûr le maquis de la Résistance et le malheureux massacre de 1944.
Dimanche soir, Lucien Samuel laissera son écharpe tricolore en mairie. Il regardera Izon, les responsabilités en moins, depuis son exploitation agricole, qu’il a laissé à deux fermiers qui travaillent la lavande. « Avant j’avais des moutons, des agneaux. Mais les troupeaux, c’est la galère ! Les prix sont trop justes, les bêtes il faut les surveiller, il faut les soigner… ! »

Fin de l’article du Dauphiné Libéré, signé Eric DUJARDIN
Lucien SAMUEL [ 1er juillet 1908 - 5 mars 2003 ]

photo de 1987

1933 – première élection en qualité de Conseiller Municipal
1937 – première élection à la fonction de Maire
8 novembre 1991 – chevalier de l’Ordre National du Mérite
14 juillet 1999 – médaille des Anciens Combattants
11 mars 2001 – élections municipales, fin du mandat de Maire
Le 17 mars 2001, Michel Vincent est élu Maire d’Izon la Bruisse

Dossier préparé par Francis GROS
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