L’Essaillon
Séderon, en Drôme provençale
« Entre la Tourre et lou Crapoun,
Ia moun païs, qu’ei Sederoun »
Alfred Bonnefoy-Debaïs

Etudier, préserver et faire connaître le Patrimoine Historique, Naturel et Culturel de Séderon et de sa Région

Restauration de 1943 :
la fresque du chemin de croix
Article mis en ligne le 26 juin 2017

par POGGIO André
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Licence : CC by-nc-nd

En faisant installer de magnifiques vitraux, et même en les accompagnant d’un message patriotique, le curé de Séderon était resté dans un registre classique.
A quel moment l’idée de créer une fresque monumentale vit-elle le jour ? Peut-on imaginer le prêtre et le peintre, en pleine discussion pendant la réalisation des vitraux, élaborant une nouvelle manière de s’adresser aux fidèles ? Quand décidèrent-ils d’abandonner les représentations classiques d’un chemin de Croix, simple suite de médaillons ou de petits tableaux, pour les remplacer par une fresque ?
Cette fresque, je la regarde comme un retour aux grandes réalisations médiévales, comme une bande dessinée qui expose avec toute la violence de sa taille et de son graphisme la souffrance du Christ et la Rédemption du monde. Choc visuel, provocation ? La petite communauté des pratiquants fut bien obligée de composer avec.

André SEURRE, peintre

André Seurre n’a pas signé la fresque, mais elle est incontestablement de sa main. La signature du peintre se retrouve deux fois dans l’église :

[panneau chapelle St Joseph]
[bas de l’arc terminant la nef, côté droit en regardant vers le chœur]

Raymond GHISALBERTI, maître-maçon

En indiquant le nom du maître-maçon dans le cartouche commémoratif des travaux, Seurre rendit hommage à son compagnon de travail. Raymond Ghisalberti prépara, au fur et à mesure de la réalisation, tous les enduits indispensables à la peinture des fresques.

Raymond Ghisalberti
le même entre Lazzaroni père et Félix, pendant la construction de l’école de Séderon en 1934

Lucien Ghisalberti, l’un des fils de Raymond, fut un témoin attentif des travaux. Il se souvient de sa hâte pour rejoindre, chaque soir après l’école, l’étrange atelier installé dans l’église et a gardé un souvenir très précis de la technique utilisée : Seurre préparait ses dessins sur des cartons en grandeur réelle. Il perforait le carton en pointillé, suivant les contours et les formes. Appliquant ensuite le carton sur le mur, il n’avait plus qu’à tamponner à l’aide d’un pochoir de gaze rempli d’ocre. A partir des silhouettes obtenues, il appliquait les couleurs et peignait les détails.
Les stations du Chemin de Croix sont matérialisées par de simples croix peintes au-dessus de la fresque qui déroule son ruban, avec des séquences qui empiètent les unes sur les autres et les enchainent pour une lecture qui curieusement doit se faire de droite à gauche.

Avant de commencer la lecture, il convient de préciser que, depuis le XVIIe siècle, la tradition avait donné un intitulé précis à chacune des 14 stations d’un Chemin de Croix. Je les rappelle sous chaque photo, à comparer avec le texte que l’abbé du Pontavice avait choisi et qui est peint dans le bandeau soulignant la fresque :

Ire Station – Jésus est condamné à mort

IIe Station – Jésus est chargé de sa Croix

IIIe Station – Jésus tombe sous le poids de sa Croix

IVe Station – Jésus rencontre sa très Sainte Mère

Ve Station – Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa Croix

VIe Station – Véronique essuie la face de Jésus

VIIe Station – Jésus tombe pour la seconde fois

La fresque du mur Nord-Ouest se termine avec ce soldat romain, très désinvolte.
Il faut traverser la nef et regarder le mur Sud-Est pour continuer la lecture :

VIIIe Station – Jésus console les filles de Jérusalem
IXe Station – Jésus tombe pour la troisième fois
Xe Station – Jésus est dépouillé de ses vêtements
XIe Station – Jésus est cloué sur la Croix
XIIe Station – Jésus meurt sur la Croix
XIIIe Station – Jésus est descendu de la Croix et remis à sa mère

XIVe Station – Jésus est mis au tombeau

Chaque scène peinte représente scrupuleusement l’intitulé traditionnel de chaque station. La modernité de l’œuvre séderonnaise, outre son graphisme, réside dans les légendes qui soulignent la fresque. Elles portent la marque de l’abbé du Pontavice. Même s’il fit usage presque exclusivement de textes bibliques, ses choix ne sont pas anodins :
1 – TU LE DIS : JE SUIS ROI, MAIS MON ROYAUME N’EST PAS DE CE MONDE
(Evangile Jean 18-37 et 18-36)
2 – IL S’EST FAIT OBEISSANT JUSQU’À LA MORT, JUSQU’À LA MORT DE LA CROIX
(Paul – lettre aux Philippiens – 2, 8)
3 – À CAUSE DES CRIMES DE MON PEUPLE, JE L’AI FRAPPÉ
(Ancien Testament – livre d’Isaïe – 53-8)
4 – UN GLAIVE TRANSPERCERA VOTRE ÂME
(Evangile Luc 34-35)
5 – J’ACHÈVE EN MA CHAIR CE QUI MANQUE À LA PASSION DU CHRIST, POUR SON CORPS QUI EST L’ÉGLISE
(Paul – lettre aux Colossiens – 1, 24)
6 – IL N’A PLUS NI FORME NI BEAUTÉ. IL NOUS EST APPARU COMME UN LÉPREUX
(référence non retrouvée)
7 – AFIN QUE LE MONDE SACHE QUE J’AIME MON PÈRE…
(Evangile Jean 14–31)
8 – NE PLEUREZ PAS SUR MOI, MAIS SUR VOUS ET SUR VOS ENFANTS
(Evangile Luc 23-28)
9 – IL EST MORT POUR NOUS, ALORS QUE NOUS ÉTIONS SES ENNEMIS (Paul – lettre aux Romains – 5, 6-11)
10 – PRENEZ ET MANGEZ CECI EST MON CORPS LIVRÉ POUR VOUS
(Evangile Matthieu 26–26) et (Evangile Luc 22-19)
11 – UNE FOIS QUE J’AURAI ÉTÉ ÉLEVÉ DE TERRE J’ATTIRERAI TOUT À MOI
(Evangile Jean 12-32)
12 – MON PÈRE, PARDONNEZ LEUR ; ILS NE SAVENT PAS CE QU’ILS FONT
(Evangile Luc 23-34)
13 – VOICI CE COEUR QUI A TANT AIMÉ LES HOMMES
(Ste Marguerite Marie Alacoque – apparition de 1675)
14 – NE FALLAIT-IL PAS QUE LE CHRIST SOUFFRIT CES CHOSES, ET QU’IL ENTRA AINSI DANS SA GLOIRE
(Evangile Luc 24-26)

Chacun en fera son interprétation, comme il jugera le style de ces peintures, et l’impact religieux ou simplement esthétique que l’ensemble occasionne.
Personnellement, ce chemin de croix me paraît vouloir provoquer, par la taille des personnages, par sa position au niveau des yeux de tout spectateur, une obligation de regard attentif : nul ne peut échapper à la mise à nu des souffrances du Christ, à la cruauté du châtiment. Le rapport avec les événements de l’époque, qui avait aussi son lot de cruauté, s’impose à l’évidence.

Quant à la Résurrection qui orne l’arc délimitant le chœur, ce n’est plus du symbole, c’est de la propagande : le Christ sort du tombeau, triomphant ! et les soldats de l’armée d’occupation se retrouvent le cul par terre…

Dans la chapelle St Joseph, un autre élément de la rénovation est dû à André Seurre. Il s’agit d’un panneau, peint à côté des fonts baptismaux, qui transmet un message plus apaisant :

PAR UN SEUL HOMME, LE PECHE EST ENTRE DANS LE MONDE. PAR UN SEUL HOMME LA REMISSION DES PECHES (Paul – Romains 5,12)
NOUS, NOUS AVONS ETE ENSEVELIS AVEC LE CHRIST PAR LE BAPTEME EN SA MORT (Paul – Romains 6,4)
IL NOUS A DONNE LE POUVOIR DE DEVENIR ENFANTS DE DIEU (Evangile Jean 1,12)
JE SUIS VENU POUR QU’ILS AIENT LA VIE ET QU’ILS L’AIENT PLUS ABONDANTE (Evangile Jean 10,10).

On le voit, le travail d’André Seurre dans l’église de Séderon fut considérable, tant par la qualité que par l’étendue des surfaces qu’il traita. Il méritait bien que nous essayons d’esquisser son portrait de peintre.

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